Ganiath Bello

Dessins de silences : une association des Beaux Arts

L’absent ou l’inculte s’attend ou s’imagine une cérémonie terne, morne où des têtes qui se prétendent pleines viennent se planter devant une audience pour donner raison aux torrides instincts incontrôlés d’un humain en quête de popularité, un vendeur en détails de papiers et d’encre pétris ! Eric Azanney, homme de culture et de médias, maître de cérémonie pour l’occasion, a tôt fait en introduction, de parler de rendez-vous de « commerce de mots et d’émotions. » L’absent a tout faux.

Dessins de Silences paru le Samedi 23 Décembre 2017

La scène

Tout commence par intriguer lorsqu’en posant ses pas dans la salle de la Bluezone de Zongo ce samedi 23 Décembre 2017, l’invité à la cérémonie de lancement d’un livre, remarque la présence d’un orchestre comme s’il a été sollicité pour assister à un concert. Ensuite, c’est un groupe d’hommes (Antonio Boko, Miguel Vigan, Guizo et Landry) belle allure, pour la plupart crânes rasés ou chauves ; lumineux au gré de la musique des lampes de l’espace, qui prennent position et en même temps possession des instruments. Ils distillent dans les oreilles de l’assistance des notes accordées, rafraîchissantes et donnent ainsi une certaine ambiance particulière à la cérémonie. De plus, un petit enfant avec des gestes d’enfant, vraisemblablement le fils du père, motivateur, arrache souvent des éclats de rire amusés aux amoureux du livre présents.
Le maitre de cérémonie annonce le programme, installe de jeunes artistes slameurs, déclamateurs, qui avec fortes émotions, magnifient la beauté, la magie des lettres et à la fois dénoncent certains caprices et injustices des sociétés.

La Poésie

Dessins de silences est une œuvre de soixante-neuf (69) pages scindée en trois livres paru à Vénus d’Ébène Éditions. Le premier  »Itinéraire » compte cinq (05) textes poétiques.  » Au dernier croissant, ne viens pas » est le titre du deuxième. Il rassemble dix (10) inspirations et le dernier livre  »L’Autre » en renferme quatre (04) sans oublier  »les mots »,  »chanson pour la vie » et l’hommage au défunt artiste dessinateur Hervé Gigot parti en 2010. Tout le livre est d’ailleurs un hommage rendu à cet artiste qui donnait à son homologue artiste et apprenti-dessinateur des cours de dessins qui ne sont jamais allés à terme, H. Gigot ayant répondu à l’appel de la faucheuse.

Cette disparition a marqué à tel point l’écrivain qu’elle a été à l’origine de cette publication. Il n’a pas fini d’en couler des tristesses et les pose un peu partout entre les pages du livre notamment à la soixante-septième.

 »Mon crayon éperdu a tant lacéré l’inexistant que l’air gémit un chagrin rouge de sang. J’ai hurlé à ton visage dessiné dans la pleine lune, frère ; et je me drogue de ton silence, et je me drogue de froid, de pénombre, d’humidité. »

De la droite vers la gauche: Méchac ADJAHO, Habib DAKPOGAN, Jean-Paul TOTOH

À la cérémonie de lancement, il a affirmé ceci:  » je suis sûr que ceux qui sont partis, ils ont encore envie de revenir ». Il expliquait en effet les ressentis camouflés dans son être pendant ses derniers cent pas avec l’ami, celui-ci sans souffle, installé sur le charriot de la mort, achevant son parcours terrestre et celui-là, s’interdisant les lamentations et le refus d’un dernier au-revoir.
Cette note de tristesse dans le livre n’est pas seulement liée à la mort. Au-delà du moi ou du miroir qu’il interroge « si je débusque l’ange qui dort derrière ton masque de guerre, auras-tu toujours peur de me prêter tes sourires figés au fond de tes miroirs ? » page 16, l’auteur fait aussi l’apologie des amours vains, des amours déçus, des amours complexes. A la trentième page:

« Et je sais que ce soir
Tu ne viendras pas
Parce que tu ne viendras plus
Parce que tu n’es jamais venue
Parce que tu es chimère
Et que sur cette chimère
J’avais posé mon cœur »

Pour signifier peut-être l’illusion même qui caractérise ce sentiment tant enjôlé et magnifié face à un désenchantement sans répit. L’enfance malheureuse trouve sa place dans les pages du livre et en même temps dans le cœur de l’artiste. ‘Chanson pour la vie’ aux pages 64-65 est destinée aux « enfants qui ne savent plus sourire », aux « enfants dont les parents sont en prison », aux « enfants qui travaillent sans salaire dans nos maisons ». Une ode à l’enfance chantée en chœur au terme de la cérémonie de lancement.

H. DAKPOGAN et Claude BALOGOUN

L’ouvrage ne contient pas de préface. En lieu et place, un avant-propos de l’auteur, susceptible d’une démonstration d’hypnose où le prestidigitateur Habib Dakpogan entraine le lecteur dans un sommeil, un état d’ivresse à la fois surréaliste, intriguant et quelque peu embêtant. L’auteur lui-même le reconnait à la page 12 : « …vous vous vautrez à votre corps défendant au milieu de deux manques ennemis : l’envie de lire ce livre et l’envie de quitter l’agacement devant un hors texte qui commence à n’en plus finir… »

Méchac ADJAHO et Jean-Paul TOTOH

Méchac Adjaho, instrumentiste, enseignant de musique, artiste, membre de jury de « acapella », une émission de compétition des belles voix diffusée sur la chaine nationale qui pourrait être la version béninoise de The Voice, ; dans la présentation du livre a avoué de l’écrivain qu’il est l’un des meilleurs romanciers de sa génération. Son œuvre PV Salle 6, un roman édité en 2013 a reçu le Prix du Président de la République en 2015. Il poursuit dans le même sens et affirme qu’il est « un excellent nouvelliste » avec Etha Contest, une satire politique parue aux Éditions Plurielles en 2016. Il s’étonne alors de constater avec une pincée de jalousie positive que l’homme de lettres, en poésie, ne peut pas être la cinquième roue du carrosse. Plutôt, un habile connaisseur des belles lettres.

Pour le présentateur du livre, « ce n’est pas de la dispersion » mais de la « polyvalence ». Habib DAKPOGAN selon lui, tutoies « l’extraordinaire » parce qu’il « décide d’écrire le silence, mieux de le dessiner ». En effet, la quatrième œuvre de l’écrivain n’est pas seulement une collection de poèmes mais en tournant chaque page, le lecteur est appelé à apprécier des figures, à les imaginer dans chaque vers qu’il parcoure et à se faire sa propre idée de la corrélation entre la poésie rédigée et la poésie dessinée. Des dessins que l’auteur a lui-même réalisés !
Jean-Paul TOTOH, écrivain, doctorant en Lettres Modernes et critique de l’œuvre s’est posé une question au regard de la double identité que l’écrivain a voulu donner au recueil. « Les mots ont-ils révélé leur limite au point d’en associer le dessin ? » Il ne le pense pas du tout et estime que la « poésie dakpoganiste » se laisse lire sans beaucoup de détours. Il invite le lecteur à réinventer sa propre écriture. Ce qui aussi selon lui est certain, « le titre renseigne sur le contenu de l’œuvre » parce que Dessins de Silences est une association des troisième et cinquième arts.
Sur l’auteur :


Titulaire d’un bac C, Habib DAKPOGAN a d’abord obtenu une licence en finance des hôpitaux avant de faire une certification de gestion des projets et un master en ressources humaines. Enseignant pendant près de huit ans, il a consacré dix ans de sa vie à la musique. Il en a sorti un album de 14 morceaux intitulé « Dis-moi quand ». Écrivain, il est aussi amateur d’arts plastiques et de calligraphie.
Quatre œuvres littéraires sont à son actif.
Partir ou Rester, l’Infamante République paru en 2006, roman, Éditions Ruisseaux d’Afrique, Cotonou, Prix du Salon International du Livre de Cotonou (Silco) 2008.
PV Salle 6, 2013, roman, Éditions Star, Cotonou, Prix du Président de la République 2015.
Etha Contest, 2016, nouvelles, Éditions Plurielles, Cotonou.
Dessins de Silences, 2017, poésie, Vénus d’ébène Éditions, Cotonou.

Ganiath BELLO

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