Ganiath Bello

2iè Sommet Africtivistes à Ouaga : la Démocratie numérique et la citoyenneté responsable au cœur des assises.

Pendant deux jours, Ouagadougou devient la capitale du cyberactivisme africain. La ville accueille 100 participants, 32 pays réunis, 02 jours de débats, plus de 15 thématiques à développer. Des institutions telles que l‘Union Africaine, G5 Sahel, OGP France, Amnesty International Mali, Panos, Article 19, OSIWA, Diakonia, Oxfam, Fondation Mo Ibrahim; le site d’informations en ligne Mediapart ont confirmé leur présence. Le deuxième sommet des Africtivistes au Burkina-Faso transforme ainsi l’Afrique en un seul pays où le respect de la démocratie grâce aux médias et réseaux sociaux (numérique) et l’engagement du citoyen sont les valeurs prioritaires à défendre. « De la Démocratie numérique en Afrique : Quel mécanisme de collaboration entre gouvernements et acteurs de la société civile? » est le thème principal au cœur du sommet. Cheikh FALL, président de la Ligue des Blogueurs et cyber-activistes africains pour la Démocratie, Africtivistes répond à quelques questions relatives au sommet et aux objectifs de l’organisation.

LCDG : Africtivistes peut-elle encore se définir comme un gendarme derrière les chefs d’Etats africains ou un facilitateur de la bonne pratique de la démocratie et de la gouvernance? 

Cheikh FALL: Africtivistes ne peut pas se définir comme un gendarme.  On ne peut pas prétendre être des gendarmes derrière des chefs d’Etat. L’expression n’est pas adaptée. Nous nous réclamons tout simplement être des vigies, des sentinelles de la démocratie en commençant par nous-même, ce que nous faisons en tant que citoyens, en respectant déjà ce que nos lois nous imposent, en essayant de servir de modèles et en poussant d’autres à faire comme nous. Une fois qu’on finit de jouer notre rôle de citoyens responsables, c’est à partir de ce moment-là qu’on devient force d’interpellation auprès des gouvernants pouvant les relancer, leur rappeler leurs responsabilités par rapport à des engagements politiques pour la bonne marche de la société.  Nous ne prétendons pas être non plus, des adversaires politiques ni des opposants politiques mais, une force citoyenne qu’on veut responsable et qui pourrait être en mesure d’interpeller et de proposer des choses qui pourraient amener nos Etats et nos démocraties à aller de l’avant et à gagner en acquis.

LCDG : Quel bilan faire des activités d’Africtivistes entre le sommet de Novembre 2015 à Dakar et celui qui est prévu pour les 22-23 Juin 2018 à Ouagadougou? 

Cheikh FALL: Nous pouvons dire que nous avons un bilan positif depuis 2015. L’objectif de 2015 était d’abord de créer un réseau entre différentes organisations, différents acteurs et différents mouvements sociaux autour des idéaux de démocratie participative, de bonne gouvernance, d’interpellation, de reddition des comptes et de participation citoyenne. Aujourd’hui, on peut dire que nous avons réussi car de 2015 à ce jour, nous avons noté une augmentation du nombre de membres du réseau.

 

Nous pouvons aussi noter l’arrivée de nouveaux pays. En 2015 on était 35 pays et aujourd’hui, on est 40. Nous avons eu aussi l’adhésion de pays partenaires comme Haïti qui n’est pas un pays africain mais qui partage les mêmes réalités que nous et qui a jugé nécessaire d’intégrer le réseau par le biais de l’association des blogueurs haïtiens dont le président honoraire fera le déplacement pour le sommet de Ouagadougou 2018.

Des activités d’Africtivistes depuis 2015, nous avons aidé pas mal d’acteurs de la société civile qui ont eu des soucis chez eux et qui ont été exfiltrés. On en compte quatre, notamment, des activistes ou journalistes blogueurs obligés de fuir leur pays parce qu’ils subissaient des répressions, des violences, des menaces par rapport à leur intégrité et leur sécurité. On a su les accompagner. Voilà un peu ce qu’on a fait depuis 2015, sans compter les partenariats, les collaborations et le soutien des organisations internationales dans nos pays respectifs. C’est sans compter aussi le programme de formation des journalistes, blogueurs, activistes et acteurs de la société civile à travers le projet Afrique Média CyberSécurité (AMC) dont bénéficie plus d’une dizaine de pays.

LCDG  Quelles sont les actions d’impact qui ont changé ou sensiblement changé quelque chose; menées par Africtivistes ces deux dernières années pour encourager la démocratie et la bonne gouvernance dans les pays africains? 

Cheikh FALL: Pour répondre à la question, je vais citer deux cas. Le premier celui de la Gambie où Africtivistes a très souvent travaillé en amont avec les organisations de la société civile, les journalistes et les activistes gambiens pendant plus d’une année avant l’élection présidentielle et bien avant celle-ci, sur tout ce qui est information, campagne, collecte de données sur la Gambie. Ensuite, nous avons formé plusieurs activistes et journalistes gambiens sur la lutte contre la censure numérique, contre la surveillance et enfin sur tous les outils en ce qui concerne la cybersécurité. Cela nous a permis d’avoir une marge d’avance sur ce qui allait les empêcher de travailler, d’informer le monde entier. Le constat, c’est quoi? Au-delà même des exactions, des violations du droit par le président Yaya Jammeh au cours de l’élection présidentielle car, ayant coupé les réseaux de télécommunication, internet et appliquant une certaine censure au niveau des médias classiques, cela n’a pas empêché de sortir les informations de la Gambie pour être sur internet. Vous l’avez sans doute constaté, le jour de l’élection présidentielle, malgré la censure; toutes les informations sur le vote, le déroulement du vote, les résultats étaient systématiquement publiés sur internet. Quand il s’est agi de couper, de fermer les stations radio, nous avons mis à la disposition de certains journalistes gambiens une radio pirate qu’on a en ligne pour les aider à continuer d’informer le monde.

C. FALL, C. GBOGOU A. DABO, C. NARE et d’autres Africtivistes à Diakonia

Ensuite, c’est d’avoir porté des initiatives sur internet afin de faire des campagnes ciblées, organisées contre certains régimes qui ont tenté d’emprisonner ou ont tenté d’intimider ou d’appliquer la censure chez eux. On a vu ce qui s’est passé avec le Cameroun où internet a été coupé  à un moment donné. Ce qui s’est passé avec le Tchad lors de la dernière élection présidentielle. Ce qui s’est aussi passé dans un pays de l’Afrique de l’Ouest, le Togo où avec des manifestations, internet ou les réseaux sociaux sont très souvent coupés.

LCDG : Comment se conduisent les démocraties et la bonne gouvernance ces dernières années dans les pays africains?

Cheikh FALL: Pour répondre à la question, moi je pense qu’il y a eu un progrès assez significatif. Depuis un certain temps, tout simplement parce qu’avec l’avènement du numérique et des réseaux sociaux, nous avons connu et nous sommes en train de connaître une nouvelle dynamique citoyenne dans nos pays respectifs et cette dynamique-là, c’est en quelque sorte le résultat d’une expression ou d’un besoin de citoyenneté. Une aubaine pour les démocraties car cela consiste à s’exprimer dans les médias ou faire son exercice de citoyen responsable en donnant son avis, en portant des arguments sur des sujets d’intérêt public, déplaçant le débat public au niveau des espaces de connexion, des espaces d’interaction comme les réseaux sociaux. Aujourd’hui, on a vu avec le digital qui est devenu un outil d’engagement citoyen, un outil de sensibilisation, d’éveil de conscience, d’implication, d’interpellation, de suivi, de veille et de monitoring. Cela a permis de consolider les acquis démocratiques et à mettre à l’épreuve aussi certaines démocraties et cela ne peut être qu’une bonne chose pour nos démocraties.

LCDG : Pourquoi le choix du Burkina-Faso pour abriter le sommet après celui du Sénégal en 2015?

Cheikh FALL: Le Burkina-Faso était déjà le choix premier en 2015. Mais, le fameux putsch de Diendéré et la situation politique du moment nous ont obligés à l’organiser à Dakar. Le choix de 2018 n’est rien d’autres que le fait de revenir sur notre choix premier qui était de le faire à Ouagadougou. Qu’est-ce qui explique le choix de cette ville? Parce que nous en Afrique de l’Ouest, nous avons beaucoup de respect pour la jeunesse burkinabé. On a beaucoup de respect pour ce que représente le Burkina-Faso grâce à Thomas SANKARA. Aussi, parce que cette jeunesse a su prendre ses responsabilités. On a vu ce qu’ils appellent eux-mêmes ‘l’insurrection’ qui a fini par faire partir Blaise Compaoré après des dizaines années de règne. Ensuite, cette jeunesse a su accompagner une période transitoire. Montrer, grâce au sommet, l’exemple d’une jeunesse engagée et l’honorer à travers notre organisation en faisant venir l’Afrique au complet et des participants internationaux.

LCDG : Ouagadougou 2018: que va-t-il se passer pendant les deux jours du sommet? 

Cheikh FALL: Il se passera beaucoup de choses qui permettront à tous les participants de se faire une idée par rapport à ce que nous appelons l’activisme responsable. Cet activisme-là, au-delà des critiques, des interpellations, des actions citoyennes, est aussi un activisme de proposition, de co-construction où nous voulons aussi ne plus passer pour des opposants politiques car, nous ne le sommes pas. Mais, amener tous ceux qui nous traitent souvent de dissidents, d’opposants politiques, c’est-à-dire ; les administrations, les hommes au pouvoir, à comprendre ce que nous faisons et à nous expliquer ce qu’ils font et quelle est leur politique par rapport à ces questions qui nous touchent, questions relatives aux données ouvertes, la bonne gouvernance, la transparence, la reddition des comptes en relation avec le digital.

On aura deux panels de haut niveau qui seront organisés avec des ministres notamment, des représentants de gouvernements, d’organisations internationales comme l’union africaine et la fondation Mo Ibrahim et les Africtivistes. Au-delà de ces panels, on aura des présentations sur des questions bien pointues qui seront faites par des spécialistes. On aura une keynote sur les médias, la société civile et l’engagement citoyen, quelle réponse pour l’Afrique de demain ! Une keynote qui portera sur l’encadrement de la citoyenneté augmentée, qui organise le débat public, comment l’assainir, comment le rendre pertinent? Au-delà de ces deux keynotes, on aura plusieurs débats sur la donnée ouverte et les gouvernements ouverts, sur l’Afrique des accélérateurs d’idées donc les civics tech ou les fabriques citoyennes en Afrique, un débat sur les ONG et les institutions internationales. Ce qu’il faut noter aussi c’est qu’on a accordé une fenêtre aux femmes africaines. La matinée du deuxième jour portera l’empreinte de  la femme 2.0 et l’Afrique de demain avec deux sessions qui concernent exclusivement les femmes.

LCDG : Quelles sont les grandes figures et institutions attendues?

Cheikh FALL: Il y en a plusieurs. On aura entre autres le président du Burkina-Faso Roch Marc Christian KABORÉ qui viendra lancer officiellement les travaux. C’est le lieu ici de saluer son ouverture et sa flexibilité en tant que chef d’Etat pour venir écouter et échanger avec des activistes. On aura la présence de Ibraheem SANUSI Directeur Exécutif, Liaison avec les gouvernements et les institutions en Afrique au sein du Conseil de la Fondation Mo Ibrahim, plusieurs ministres dont celui porte-parole du gouvernement sénégalais El-Hadji Hamidou Kassé, les ministres des Tics et des femmes du Burkina-Faso, des représentants internationaux… Edwy Plenel, fondateur de Mediapart en France.

LCDG : Pour finir, comment définissez-vous l’Afrique? 

Cheikh FALL: L’Afrique représente pour nous le socle la base. Elle est à l’origine et la finalité de toute action que nous devons porter. Mais cette Afrique a besoin d’être outillée, accompagnée, préparée afin qu’elle s’implique et qu’elle participe à cette révolution digitale. Nous avons une chance et cette chance, nous ne l’avons pas connue avec la révolution industrielle. La chance, c’est d’être au même niveau que les autres continents, au même niveau que tout le monde par rapport à la révolution digitale. C’est juste de l’audace et du courage qu’il nous faut pour intégrer cette révolution et la porter pour le bien du continent. On a pas mal d’initiatives portées par l’Afrique et les Africains qui permettent de parler aujourd’hui de participation africaine à la révolution digitale mais ce n’est pas suffisant et c’est loin d’être suffisant. Nos Etats et nos administrations, il faudrait qu’ils comprennent que si aujourd’hui, des pays développés comme la France avec un jeune président qui veut startuper ce pays, ça veut dire simplement que cette révolution est en train de bouleverser toutes les données qui existaient auparavant, ça bouleverse les économies, l’industrie, les relations entre sociétés, administrations et les institutions, ça bouleverse même la façon de travailler, de vivre.

Propos Recueillis par Ganiath BELLO

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